Lorsque le 3 décembre 1991, le Dr. J.J.B. sortit à grandes enjambées de la salle d’opérations de l’Hôpital du Canapé Vert, j’étais convaincu que le petit être qu’il tenait précieusement dans ses bras, enveloppé dans une serviette jaune, était la fille que j’avais tant souhaité avoir et que j’attendais depuis huit mois. Et quand ma belle-mère vint m’annoncer que j’avais un
Ma femme et moi, nous avions décidé de l’appeler Kareem, à cause du célèbre joueur de basket et Xavier, parce qu’il était né le jour de St François Xavier, bien que je ne connaissais rien de la vie de ce Saint.
Je me suis vite rendu compte que Kareem Xavier était spécial. (Tous les enfants sont spéciaux aux yeux de leurs parents…) Kareem avait les yeux gris clairs, ce qui faisait ma fierté et celle de toute la famille car ces yeux constituaient une source intarissable de commentaires les uns plus flatteurs que les autres. L’enfant ne pleurait quasiment jamais et dormait la nuit. Il prenait ses biberons sans se faire prier et paraissait toujours content, avec ce sourire ravageur propre a tous les bébés. Au bout d’une année, le gris clair de ses yeux se mua en une teinte tamarin clair, un « je lwil » comme on dit chez nous, avec un regard d’une douceur infinie. Son frère aîné le surnomma Kako.
Quand il fut en âge d’entrer à l’école maternelle, je prenais un réel plaisir à le regarder porter l’uniforme de l’école en me demandant ce qu’il pouvait bien y faire ou s’il y apprenait vraiment quelque chose. Et lorsque je revenais à la maison pour ramener son grand frère et pour prendre le lunch, Kako m’attendait toujours pour manger avec moi. Je ressentais une fierté particulière en lui mettant sa nourriture à la bouche, cuillerée après cuillerée car personne d’autre ne réussissait à lui faire avaler quoi que ce soit avant mon arrivée.
Puis vint l’heure d’aller à l’école fondamentale. C’est sans hésiter que Kako nous annonça qu’il voulait fréquenter la même école que son grand frère. De ces années, je ne retiens que quelques petits incidents qui n’ont fait que confirmer ce que je savais déjà : Kako, cet enfant au regard doux, ne se laissait pas marcher sur les pieds et était toujours prêt à se battre pour se défendre. Je me souviens encore du commentaire de Mme. M.A.B. : « Monsieur Gaspard, cet enfant n’est vraiment pas comme son frère aîné, il est plus bagarreur… » Mais il était aussi un enfant très studieux et très appliqué qui tenait toujours à avoir de bonnes notes. Après avoir réussi les examens officiels de la 6ème Année Fondamentale, encore une fois il exprima le désir d’aller rejoindre son frère à l’école secondaire, comme si on avait eu l’intention de les séparer…
Plus le temps passait, plus je découvrais l’unicité de cet enfant qui aurait dû être ma fille, mais qui la remplaçait, tant il était affectueux. Il m’a fait refaire toutes les classes du secondaire (jusqu’à la Seconde en tout cas…) tant il m’impliquait dans son travail scolaire. « Papi, il faut que tu m’expliques… » disait-il quand je rentrais le soir, exténué après dix heures de travail et une heure d’embouteillages, sans même me laisser le temps d’enlever mes chaussures…
A mes heures perdues, quand je prenais un chiffon pour nettoyer ma voiture, ou un marteau pour enfoncer un clou ou encore un pinceau pour repeindre une pièce de la maison, immanquablement et inlassablement, Kako laissait tomber tout ce qu’il faisait pour me demander : « Papi, je peux t’aider ? » Et si j’avais le mauvais goût de lui dire non (car des fois les enfants nous empêchent de travailler), c’est avec une déception non feinte qu’il répliquait : « Mais je veux t’aider ! »
Quand nous dînions chez mes parents, c’est lui qui mettait le couvert. Ma mère lui avait appris la recette d’un dessert qu’il adorait : la charlotte à la crème. Il le réussissait mieux que ma mère (désolé Didie…) car il aimait cuisiner. Il appréciait la cuisine haïtienne. Le samedi matin, invariablement, son petit déjeuner favori était : mais moulu, avocat et jus de citron qu’il préparait lui-même.
Kako avait aussi le culte de la famille. Ses plus belles vacances disait-il, étaient les deux dernières réunions de famille qui lui ont permis de faire connaissance et de se lier avec ses nombreux cousins et cousines de tous âges vivant à l’étranger. Kako a eu la chance de connaître et de vivre avec ses grands-parents maternels et paternels. Moi quand j’étais enfant, j’avais un peu peur de mes grands-parents. Lui, au contraire, il appréciait leur compagnie, les taquinait, les caressait, leur rendait service et riait avec eux.
Ses éclats de rire tonitruants et spontanés, que je crois encore entendre résonner dans notre « living room », contrastaient un peu avec la simplicité et la douceur de son sourire. Particulièrement quand il nous appelait affectueusement certes, mais pour nous taquiner un peu aussi : « Papounet », « Manmounet », « Fabibounet »
Kako avait également deux autres passions dans sa vie : la musique et le basket-ball. Je pense qu’il aurait été un joueur de basket plus que respectable. Sa maman et moi, nous l’encouragions à faire partie de l’équipe de basket de son école. Malheureusement, le jour des entrainements correspondait souvent au jour des répétitions de musique car dès son plus jeune âge, il jouait de la trompette. Alors, avec ce ton sérieux qu’il prenait parfois quand il nous parlait, il dit à sa mère : « Je choisis la musique a la place du basket car la musique me permettra d’obtenir une bourse d’études à l’étranger plus facilement que le basket. » Kako était le seul petit garçon que les Sœurs du Sacré-Cœur de Turgeau laissaient venir répéter avec les filles de la Fanfare dont il faisait partie, en quelque sorte…
Et comme de fait, un cousin de ma femme lui avait payé un camp de musique, cet été, au Minnesota. Kako devait voyager le dimanche 15 juin 2008. Pour cette occasion spéciale, il avait demandé à sa maman de lui acheter un drapeau d’Haïti, pour que, à la manière de Wyclef Jean, il puisse représenter fièrement son pays à ce camp de musique au Minnesota. Le drapeau est toujours chez nous dans son emballage de cellophane, inutilisé, inutile…
Aujourd’hui j’écris ces lignes pour célébrer la vie de Kareem Xavier Gaspard, mon fils de 16 ans, torturé puis assassiné le 21 mai 2008. C’est une façon pour moi de lui rendre hommage, de lui dire une fois de plus à quel point je l’aime. Je voudrais qu’on sache qui il était et comment il a vécu.
J'ai été le premier étonné d’apprendre et de découvrir à quel point mon fils était religieux. Dans sa chambre, je n’avais jamais vraiment prêté attention à toutes ces petites images pieuses, à ce crucifix en porcelaine, à ce chapelet et à tous ces souvenirs de sa première communion et qu’il conservait précieusement. Bien sûr, nous allions à l’église ensemble presque tous les samedis après-midi, mais j’ignorais que mon fils récitait l’Angélus tous les jours à midi. Je ne savais pas qu’il discutait de religion et des choses de la Bible avec quelques-uns de ses camarades de classe…
J’écris aussi parce que cela me fait du bien d’écrire. Comme une sorte de psychothérapie car en écrivant, je me rends compte que je n’ai que de merveilleux souvenirs de mon fils Kako. Et sans savoir qu’il serait enlevé si jeune et de manière si horrible à notre affection, nous avons vécu intensément les 16 années de son existence terrestre avec nous.
J’écris encore pour présenter mes remerciements les plus sincères à tous ceux qui nous ont supporté tout au long de ce calvaire. Je pense à nos parents, à nos amis et connaissances, à nos voisins, à nos collègues de travail, à la presse, à tous ceux qui ont prié avec nous, pour nous et pour Kareem, et qui continuent encore à le faire, aux inconnus aussi, bref a tous ceux qui se sont sentis affectés par cette tragédie. Merci. La sincérité de votre douleur et la ferveur de vos prières nous ont aidé et nous aident encore à porter cette croix. Nou wè tout bagay, nou konnen tout bagay e nou pap bliye. Mèsi anpil.
J’écris également pour rendre témoignage de la puissance de Dieu et de la puissance de l’Amour. Paradoxalement, ma foi s’est affermie. La première personne à prier avec moi m’a dit que le cœur de l’homme a été conçu pour faire deux choses : aimer ou haïr. Plus on hait, moins on a de place dans son cœur pour aimer et plus on aime, moins on a de place dans son cœur pour haïr. Je pense ne pas avoir de haine dans mon cœur. Mais cela ne veut pas dire que je pense que les Institutions de mon pays ne doivent pas faire leur travail. Cela ne veut pas dire que je n’ai pas droit à la justice divine comme à celle des hommes. Les bourreaux de mon fils doivent être arrêtés, jugés et condamnés selon la loi des hommes. Je ne connaitrai jamais la paix tant que je ne saurai pas pourquoi on a tué mon fils. J’ai le droit de savoir…
Il faut briser le cercle infernal de cette impunité absolue qui fait couler les larmes des pères et mères de famille de ce pays. Il n’est pas normal que j’aie reçu plus de support et de considération de la part d’un étranger (Responsable de la sécurité pour une Organisation Internationale) que je ne connaissais pas du tout avant l’enlèvement de mon fils que de la part de mes concitoyens de la Police Nationale. Ce n’est pas normal que ce même étranger me demande la permission de venir me présenter ses sympathies alors que pour la PNH, il me semble que mon fils n’ait ete qu’une donnee statistique, une victime de plus.
Non, Kako est plus qu’une statistique. Il n’est pas mort car il vit en moi comme il vit dans le cœur de tous ceux qui le connaissaient et qui l’aimaient. Il s’est envolé pour « aller de l’autre bord » comme il le chantait une semaine avant sa mort et c’est pourquoi j’ai trouvé un certain réconfort dans la touchante simplicité de ce poème de mon amie J.D.:
« Un Ange est parti.
Il a ouvert grand ses ailes et son envol a renversé des milliers…
Il a pénétré la lumière et il est devenu lumière.
Levons la tête et regardons-le
Que sa lumière nous imprègne.
Il s’appelait Kareem Xavier Gaspard. »
par Rudy Gaspard






